C’EST QUOI UN BEKE ?


Rédigé le Dimanche 5 Avril 2009 à 22:57 |

Par Camille Chauvet : C’est quoi un béké ? Roger de Jaham, Eric de Lucie, Eric de Reynal tracteur ... et d’autres s’expliquent. Mais depuis 1969 un chercheur Canadien Édith Kovats-Beaudoux, avait étudié cette minorité dominante.
L’auteur de cet ouvrage Édith Kovats-Beaudoux.
Le titre :Les Blancs Créoles de la Martinique. Une minorité dominante


Les chercheurs français que l’on ne peut soupçonner de racisme considèrent cette étude comme un témoignage anthropologique et historique important en tant que mise en lumière ethnographique de l’utilisation – rationnelle ou non, consciente ou inconsciente – des stratégies de ségrégation et de domination raciale par un groupe qui jouit d’une supériorité économique conférée par l’histoire.

C’est autour de ces thèmes que se développe donc le contenu de cet ouvrage.

La question centrale que se pose l’auteur est de savoir quels sont les facteurs qui ont permis aux Blancs Créoles (les « Békés ») de la Martinique – qui ne représentaient dans les années 1960 pas plus de 1 % de la population de l’ensemble de l’île (ce chiffre serait encore inférieur sans doute aujourd’hui) – de maintenir leur spécificité « raciale » et leur position économique dominante.

Ce groupe des Blancs Créoles est défini par l’auteur de la manière suivante : « i[[il] se compose d’individus de race blanche nés à la Martinique, dont la famille a habité l’île depuis plusieurs générations ]i»; définition quelque peu floue notamment en ce qui concerne le concept, aujourd’hui délicat d’emploi, de « race blanche », mais également pour ce qui est de l’ancienneté de l’implantation des familles dans l’île.

Ces deux approximations dans la définition, inhérentes à l’objet étudié lui-même puisqu’il s’agit d’un groupe autodéfini, vont avoir des incidences sur les conclusions théoriques qui en découlent.
Ainsi, les contradictions récurrentes dans lesquelles s’enferme cette catégorie de population en s’arc-boutant sur des conceptions idéologiques qui, bien souvent, leur échappent vont-elles pouvoir nous être révélées.

C’est alors implicitement la dimension subjective de la construction identitaire qui semble se dégager face à l’analyse ethnographique de la réalité sociale telle qu’elle est perçue par l’auteur au cours de son travail de terrain.

Malgré l’hétérogénéité sociale de leur groupe, que constate l’ethnologue, les Blancs Créoles développent un fort sentiment de valorisation identitaire construit autour d’une généalogie, parfois improbable, d’une survalorisation de leur histoire et de leur rôle dans la « création » et l’évolution sociale et économique de l’île.

Partant, l’ouvrage s’organise en trois parties bien distinctes. Dans un premier temps, l’auteur, dans le cadre d’une analyse de type « dynamiste » qui prend soin d’intégrer les déterminants historiques, nous présente l’évolution économique et sociale de la Martinique, centrée sur la problématique de la plantation et de son impact dans la structuration sociale de l’île.

Une des particularités de la société martiniquaise, qu’elle partage avec la plupart des territoires qui ont connu un type d’occupation humaine fondé sur l’exploitation d’une colonie à l’aide d’une main-d’œuvre servile, lui vient en effet du caractère artificiel et récent de son peuplement, de son caractère « sui generis »

La plantation, et le propos suit en cela l’analyse qu’avait notamment pu en faire Edgar Thompson, se révèle être le noyau central autour duquel s’organise la composition de la population de l’île, ainsi que la configuration sociale qui régit les relations des différents groupes entre eux.

Les rapports sociaux sont organisés en regard de cette contrainte organisationnelle qui, dès le départ, a scindé la société antillaise en deux groupes bien distincts : les propriétaires – blancs – et leurs esclaves – noirs.

Bien entendu, et c’est un des thèmes sur lequel insiste particulièrement l’ouvrage, l’évolution de la société martiniquaise va progressivement éroder cette structure binaire et cette concordance entre la couleur de peau et la situation sociale, du fait de l’évolution économique d’une part et, d’autre part, en dépit de la volonté crispée et illusoire des Blancs de maintenir une barrière absolument hermétique entre eux et la population noire.

Édith Kovats-Beaudoux repère ainsi dans la société martiniquaise deux courants : « l’un, prolongeant le passé, permet de dégager des constantes assez marquées liées à la stratification raciale ; l’autre, essentiellement dynamique, sert de trame à une stratification économique qui se conjugue avec la division raciale sans toujours coïncider avec elle » .

C’est cette coïncidence, nécessaire à la reproduction de la domination, que vont particulièrement rechercher les Blancs Créoles en mettant en place des stratégies, qui ne sont pas nécessairement conscientes et rationnelles, de construction identitaire et de survalorisation idéologique, notamment par l’intermédiaire de la préservation d’une hypothétique et très idéologique « homogénéité raciale ».

Ces stratégies sont analysées dans les deuxième et troisième parties de l’ouvrage, où l’on constate que, malgré sa division interne, le groupe va réussir à garantir une assez forte cohésion vis-à-vis de l’extérieur

La deuxième partie est ainsi consacrée à l’analyse structurale du groupe étudié à partir de son organisation sociale. L’auteur, en s’appuyant sur son travail de terrain, mais en insistant également sur la nécessité de prendre en compte les mécanismes sociaux à l’origine de la continuité du groupe étudié, met en relief la complexité organisationnelle du groupe des Blancs Créoles.

De nombreux critères tels la fortune, le nom, les fréquentations, la réputation ou encore dans une moindre mesure l’instruction, hiérarchisent l’ensemble du groupe en trois classes plus ou moins distinctes : la haute bourgeoisie créole (10 à 15 familles qui contrôlaient et qui contrôlent encore une grande partie de la propriété foncière de l’île), une classe moyenne mal définie et les « petits Blancs », aux revenus nettement inférieurs.

Cette stratification interne du groupe est maintenue par des stratégies d’alliances préférentielles et de valorisation de la cellule familiale élargie qui maintiennent, tant bien que mal, la hiérarchisation interne du groupe.

De façon analogue, la préservation de la race et l’exclusion de toute « mésalliance » (mariage entre Blancs et Noirs) vont permettre cette même reproduction sociale mais au niveau élargi de la société martiniquaise dans son ensemble.

Partant de l’hypothèse selon laquelle la forte cohésion du groupe blanc créole par rapport aux éléments étrangers est le principal facteur qui a permis sa survie et son maintien, Édith Kovats-Beaudoux nous montre dans quelle mesure sa solidarité, fondée sur un sentiment d’identification à la collectivité et sur le partage de valeurs communes, repose sur une idéologie élaborée que seul un contrôle social très strict permet de rendre efficace.

Et c’est une des forces de l’ouvrage, me semble-t-il, que de faire apparaître le caractère fonctionnel de l’obsession des Blancs Créoles pour la « préservation de la pureté de la race ».

Le choix du conjoint va ici se révéler d’une importance décisive et c’est la femme, dans la famille des Blancs Créoles, qui servira de support à la préservation du groupe et de la race, dans une stratégie de « dualité des normes », qui la confine dans un rôle social excessivement infériorisé et dépendant.

De la même manière, l’utilisation et la mise en avant de certains stéréotypes concernant les comportements économiques, psychologiques ou encore sexuels des Noirs ont pu permettre, selon l’analyse de l’auteur, de justifier la structure sociale martiniquaise et les efforts nécessaires à son maintien .

Ainsi, au vu des résultats de ses enquêtes auprès de la population des Blancs Créoles, les Noirs sont considérés comme inadaptés à la civilisation industrielle, incapables de développer une attitude rationnelle vis-à-vis du travail. Ils sont paresseux et ne travaillent que lorsqu’ils ont besoin d’argent, etc.

Dans cette construction sociale de la réalité, le rôle du Blanc Créole s’affirme donc comme celui du guide qui devra permettre à ces hommes d’accéder à la « civilisation ».

Dans une certaine mesure, avec la complexification de la société qui voit notamment l’avènement et le renforcement progressif d’une classe moyenne formée majoritairement par les Mulâtres, Édith Kovats-Beaudoux remarque une accentuation de la ségrégation et le renforcement du contrôle social et idéologique.

Cette évolution vers une radicalisation des relations sociales semble rendue nécessaire par les changements qui s’opèrent depuis la Seconde Guerre mondiale et, notamment, depuis la départementalisation, changements qui fragilisent progressivement la position dominante des groupes traditionnels.

Ce thème du changement est ainsi abordé dans la dernière partie de l’ouvrage, suivant une approche sociologisante qui se veut beaucoup plus synchronique de la société martiniquaise, et qui tente de repérer les relations entre les différents groupes de population.

On peut voir avec les résultats du terrain de l’ethnologue comment les Blancs Créoles ont su utiliser au mieux cet aspect hiérarchisé des représentations sociales – même si ce ne fut pas sans doute de manière toujours consciente et volontaire – dans le dessein de maintenir la structure traditionnelle de la société qui leur est largement favorable.

Ainsi en va-t-il des Békés qui valorisent leur passé tout en faisant face cependant à un certain sentiment de honte en tant qu’héritiers des esclavagistes.

NDLR :C’est le documentaire de Canal plus !!!


Mais cette domination instrumentalise également la psychologie collective des Noirs qui, avant le tournant des années 1970 et la propagation de plus en plus massive dans l’imaginaire martiniquais des idées de la négritude césairienne, puis de leur reprise par les tenants de la créolité et de l’antillanité, ne parvenaient pas toujours à s’émanciper de ce carcan psychologique de l’infériorisation, si présent dans bien des aspects de l’identification sociale au sein de la société martiniquaise.

Dans ce « système de valeurs – forcément ethnocentriques », produit principalement par la classe dominante, il est sans doute intéressant de repérer aujourd’hui le rôle de la transmission historique dont nous savons l’enjeu dans la transmission de la mémoire collective dans les Caraïbes1, outil de maintien de la domination.

Enfin, une des données essentielles de ces changements est sans nul doute l’impact de la départementalisation sur les structures économiques et sociales de l’île.

Celle-ci a eu pour conséquences l’accès de l’ensemble de la population à l’instruction et une ouverture toujours plus nécessaire vers l’extérieur, avec pour corollaire une accentuation des rapports et de la dépendance de la Martinique avec la métropole et donc une fragilisation progressive du rôle dominant des Békés dans la vie économique et sociale de l’île.

Dans une évolution globale qui dépasse largement le cadre martiniquais et qu’Édith Kovats-Beaudoux perçoit fondamentalement différente et beaucoup plus profonde que les crises précédentes, les Blancs Créoles semblent bien plus subir et résister à cette évolution que vouloir réellement accompagner le mouvement, en dépit des quelques rares individualités.

Ainsi, face à ces changements, c’est essentiellement du fait de pressions extérieures au groupe (pressions sociales internes à la société martiniquaise et pressions économiques à la fois internes et externes) que les Blancs Créoles de la Martinique élaborent des stratégies d’adaptation.

Comme lors des différentes adaptations auxquelles a dû faire face ce groupe (après l’interdiction de la traite, l’abolition de l’esclavage, le remplacement de l’habitation par l’usine, etc.), la classe dominante essaie à nouveau de mettre en place une réorganisation progressive de la vie économique à son profit (notamment par l’effacement du rôle politique officiel – rejeté par le reste de la population – au profit d’un rôle d’influence beaucoup plus discret mais souvent efficace.

Néanmoins, ces changements ont aussi pour conséquence la complexification de la relation entre solidarité de classe et solidarité de « race » au sein de la population martiniquaise et c’est ce qui, aujourd’hui peut-être, peut nous rendre optimiste quant à l’évolution future des sociétés antillaises dans leur ensemble en ce qui concerne les relations entre les groupes.

De fait, sous l’effet notamment de la départementalisation, la plus grande partie des membres de ces sociétés a accès à l’instruction et ce sont autant des Noirs, des Blancs ou des Mulâtres qui, de plus en plus, parviennent aux fonctions économiques supérieures.

Ainsi, les Blancs Créoles voient-ils leurs intérêts converger avec ceux de la bourgeoisie de couleur et, finalement, la solidarité de « race » s’estompe progressivement.

NDLR : Hélas non quand un Roger de Jaham diffuse un texte déclarant qu’il est fier d’être blanc.

Du fait d’une juxtaposition ou d’une coïncidence de moins en moins nette entre couleur de peau et position socio-économique, les groupes définis historiquement perdent toujours un peu plus de leur signification.

Cet aspect nous montre encore une fois que si l’évolution doit se faire, ce sera plus de manière subie et à cause de la contrainte des nécessités matérielles et économiques que sous l’impulsion d’une volonté du groupe des Blancs Créoles de se rapprocher des Noirs.

Comme dans bien des cas, et comme notamment dans celui de l’abolition de l’esclavage, les arguments décisifs qui permettent aux idées progressistes de s’imposer jusqu’à devenir des lois correspondent aux nécessités économiques qui, in fine, emportent la décision des groupes économiquement les plus favorisés.

C’est bien à cette conclusion qu’Édith Kovats-Beaudoux arrive au terme de son étude lorsqu’elle parle des attitudes des Blancs Créoles « qui témoignent en définitive du même refus de modifier et d’adapter véritablement la structure existante et les attitudes collectives aux nécessités nouvelles ».

b[NDLR .La conclusion de l’étude est sans appel.



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