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Comment peut-on décemment disqualifier le fait communautaire en France ? par Harry Roselmack

ESCLAVAGES


Rédigé le Jeudi 7 Décembre 2017 à 00:26 | Lu 222 fois


On se perçoit comme Noir en France parce que la couleur de notre peau influence – plus ou moins, parfois positivement, souvent négativement – les gens ici, parce qu’elle a un impact sur notre vie ici.


S’il existe en dépit des prétentions d’unité et d’indivisibilité du corps social Français, c’est parce que notre République a échoué à éradiquer les discriminations raciales et sociales. On se perçoit comme Noir en France parce que la couleur de notre peau influence – plus ou moins, parfois positivement, souvent négativement – les gens ici, parce qu’elle a un impact sur notre vie ici. Que le fait communautaire soit nié par ceux qui utilisent la République comme un étouffoir des différences ne change rien à sa légitimité.

Comment peut-on décemment disqualifier le fait communautaire en France ? par Harry Roselmack
Cela ne justifie pas en revanche l’expression radicale du sentiment communautaire, à savoir le communautarisme. Ma négritude est un élément de mon identité. Elle me donne dans une certaine mesure une responsabilité vis à vis des gens qui partagent le même phénotype que moi. Elle m’enjoint de chercher les conditions d’un vivre ensemble plus équilibré. Ma négritude seule ne me définit pas. Elle n’est pas maîtresse de mes émotions. Elle ne guide pas ma réflexion, mes décisions et mes actions. Voilà la différence entre le fait communautaire et le communautarisme.

Lorsque des hommes sont privés de liberté, de dignité, des droits élémentaires que leur confère leur humanité, je suis révolté. Parce que je suis un être humain attaché aux droits des êtres humains. Ils auraient été blancs, ma réaction aurait été la même. Beaucoup d’entre nous avons réagi, interpellé les autorités de nos pays, les dirigeants de l’Union Africaine, et mis l’Union Européenne devant ses responsabilités. J’ai signé en ce sens une tribune qui a participé à faire bouger les choses. Ce combat n’est pas terminé, car rien n’indique que cette nouvelle traite négrière a cessé.

Doit-on pour autant, en attendant, taire les autres situations d’esclavage contemporain ? Devrais-je en tant que journaliste, taire des situations d’esclavage, au motif que ceux qui en sont responsables sont Noirs ? C’est le sens d’accusations lancées ces derniers jours sur les réseaux sociaux. Elles sont l’illustration de cette logique communautariste que je récuse.



Le fait que l’esclavage soit pratiqué par des racistes qui dénieraient le statut d’êtres humains à leurs esclaves ou par des criminels aveuglés par l’appât du gain mais sans sentiment raciste ne change rien.

Je veux dire, sans polémiquer, à tous ceux qui ont accusé l’émission télévisée dont je suis l’un des rédacteurs en chef d’avoir diffusé le reportage sur les « vidomègon-esclaves » au Bénin comme un contre-feu à la vente d’esclaves en Libye que cela ne tient pas. Notre reportage a été enquêté, tourné, monté plusieurs semaines avant la révélation par nos confrères de CNN d’un marché aux esclaves en Lybie. Nous l’avons simplement programmé en écho à cette actualité libyenne, car la situation de ces enfants illustre un déni de droits fondamentaux qui suffit à la qualifier « d’esclavage ». A aucun moment nous n’avons comparé la situation libyenne avec celle que nous avons décrite au Bénin. A aucun moment nous n’avons parlé d’un système esclavagiste organisé mais nous avons au contraire précisé dans notre reportage que ces situations d’esclavage résultaient d’un dévoiement d’une pratique séculaire au Bénin.

Je veux dire à tous ceux qui tentent d’expliquer, par force contorsions sémantiques et étymologiques, que l’exploitation extrême et les maltraitances dont sont victimes les filles que nous avons filmées et des milliers d’autres au Bénin ne relèveraient pas de l’esclavage, je veux leur dire que ces tentatives sont vaines et indignes.

Le fait que l’esclavage soit pratiqué par des racistes qui dénieraient le statut d’êtres humains à leurs esclaves ou par des criminels aveuglés par l’appât du gain mais sans sentiment raciste ne change rien. Ceux qui prétendent l’inverse sont victimes d’un biais communautariste qui leur fait trouver des excuses aux esclavagistes quand ils sont noirs. Un biais communautariste qui les amène à penser que ma chaîne, mon émission et moi-même serions les suppôts d’un ordre (occidental ? Européen ? Français ? Blanc ?) et que nous aurions reçu consigne d’étouffer le scandale libyen pour protéger je ne sais quels intérêts. Tout cela est ridicule. Je prends la peine d’y répondre parce qu’en vertu du fait communautaire défini au début de mon texte, je ne veux pas donner le sentiment à ma communauté que je méprise nos accusateurs ou que je fuis le débat faute d’argument. Au contraire, je reste un homme, un journaliste libre, guidé par l’ambition de créer du lien entre les hommes et de combattre les injustices quelles qu’en soient les victimes et quels qu’en soient les auteurs. J’espère que vous découvrirez dans quelques mois mon film FRACTURES qui devrait vous convaincre que ma liberté d’analyse, de dénonciation concerne aussi les sociétés occidentales et les monstruosités dont elles accouchent.

Et je ne veux pas terminer sans exprimer mon respect professionnel et mon admiration à mes consoeurs Mélanie Gallard et Emmanuelle Sodji qui ont réalisé ce reportage au Bénin. C’est elles qui ont du faire face, dans un premier temps, aux accusations les plus infamantes avant le rétablissement de la vérité : leur travail a été rigoureux, nécessaire et courageux.

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