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La Martinique, île aux esclaves, aux pesticides et …aux centenaires


Rédigé le Mercredi 30 Octobre 2019 à 13:56 |
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Trois anecdotes. La première. Il y a une vingtaine d’années, je débarque à Orly et prend un taxi pour Paris. Comme c’est souvent le cas, la conversation s’engage avec le chauffeur sur le fait de société du moment, non sans que j’aie à préciser que je suis Martiniquais.


C’est en effet la réponse à la question que m’a posé d’emblée mon interlocuteur et qui se pose de plus en plus aux ultramarins antillais débarquant en France : « venez-vous de la Guadeloupe ? ». Hésitant, il me gratifie alors d’une bafouille qu’on pourrait traduire par « la Martinique, est-ce l’île où il y avait des esclaves ? »

Quelques années plus tôt, en pleine période du Goncourt, l’un de ses collègues m’avait cité Blaise Cendrars au lieu de Césaire à qui il avait attribué le livre Texaco. Moralité, ces gentils chauffeurs écoutent la radio et regardent la télévision.

Deuxième anecdote, c’est encore à Paris, en mars 2018, une professeure qui a enseigné sur le campus de Schoelcher pendant une dizaine d’années. Elle est amoureuse de la Martinique, le pays de ses enfants dont le père est originaire. Passé le rappel des souvenirs, elle me confie avec gêne qu’à cause de ce qui se lit et s’entend à propos du pesticide utilisé dans ces territoires, elle hésite à consommer la banane estampillée Martinique ou Guadeloupe.
Troisième anecdote. Un médecin à la retraite, qui écoute chaque jour les avis d’obsèques, me dit comptabiliser depuis le 1er janvier 2019 tous les décès de Martiniquais âgés de plus de quatre-vingts ans. Il porte une attention particulière aux centenaires et, juste avant la parution de cette tribune, plus de 90 d’entre eux étaient décédés (10 par mois en moyenne).

Je n’avais pas grand-chose à dire au chauffeur de taxi qui m’apprenait un brin sur l’image de la Martinique et de nous-mêmes, telle qu’elle est reçue au dehors. Entre la référence au Prix Goncourt et celle relative à l’esclavage, l’image de la Martinique avait évolué. En essentialisant notre condition d’arrière-petit-fils d’esclaves on est parvenus à répandre loin des rivages de Mada un élément important de l’identité martiniquaise. Sauf qu’on est en présence d’un fonds de commerce inépuisable. Rien ne pourra, en effet, effacer l’esclavage et, Césaire l’a dit, rien ne pourra non plus le réparer. Mais en pays Martinique, il n’y a pas d’objectif irréalisable, exigeons donc la réparation, dite impossible.


S’agissant du chlordécone, je ne suis pas sûr d’avoir convaincu la professeure que si la culture de la banane a été à l’origine du mal, le fruit n’est pas, lui-même, concerné par la contamination. Tout au plus aurais-je réussi à la persuader que la banane produite à l’étranger émane de terres bien plus polluées que les nôtres, l’usage des pesticides dans ces pays n’obéissant à aucun contrôle.

Mais ce n’est pas le récent titre de la BBC, Pesticide poisoned French paradise islands in Caribbean , qui la rassurera. Ni l’article qui vient de paraître dans le Figaro du 21 octobre 2019 . En effet, la présomption d’empoisonnement de la Martinique est en train de gagner le monde. S’il est salutaire que tout soit fait pour porter remède aux conséquences de cette intoxication, la publicité faite à l’étranger n’est pas le moindre résultat de la surenchère médiatique qui fait rage entre les différentes chapelles qui se disputent la paternité de sa dénonciation . Là encore, la durée présumée de la contamination nous vaut des devoirs de recherches prolongés et nous promet, pour plusieurs générations, du pain sur la planche de la contestation.

Enfin, on n’en parle pas dans les taxis ou les appartements parisiens, mais les excellents chiffres de la longévité en Martinique, assombris certes par le vieillissement induit de la population, font un pied de nez aux stats de la contamination. En effet, les Martiniquais vieillissent, nombreux, et vivent de plus en plus vieux. Ce samedi 26 octobre 2019, le parrain de votre serviteur fêtait ses 103 ans. Pour l’occasion, après avoir épaté l’assistance par le souvenir presque parfait de poésies apprises à l’école durant les années 1920, il a été l’animateur d’un tour de chant que sa nombreuse descendance a eu du mal à suivre. Rendez-vous fut donné pour ses 104 ans par celui qui avait connu d’assez près le personnage visé ainsi que les circonstances de la composition de la célèbre biguine « éti Tintin pasé … », qu’il nous a bien sûr chantonnée.

Ainsi donc, si la population martiniquaise diminue, ce n’est pas seulement parce que, finalement, les vieux meurent, mais aussi parce que les bébés naissent peu et que les jeunes s’en vont, qui n’ont pas confiance dans l’avenir qu’on leur prépare. Selon le facétieux docteur qui, du haut de ses quatre-vingts dix ans, dit n’avoir bu que l’eau du robinet, il faudrait trouver le secret de la résistance du Martiniquais à l’empoisonnement aux pesticides. Par ailleurs, on ne devrait pas faire l’économie d’investigations sur les sources d’approvisionnement des familles békés en produits alimentaires. A moins que l’enquête ne démontre que ces dernières n’ont pas échappé à la contamination. Les békés se seraient-ils alors auto-empoisonnés ? C’est une question qui devrait susciter l’intérêt, y compris celui de la commission d’enquête parlementaire qui, à n’en pas douter, aidera à clarifier le débat

"Cependant, pour reprendre le mot d’un ami, ne faudrait-il pas craindre qu'un jour « le rejet "chloredécone" » ne touche, comme il dit, « même les relations matrimoniales entre Martiniquais et métropolitains » ?
Quoi qu’il en soit, la Martinique serait en train de réussir à imposer trois caractéristiques essentielles de son identité : celles de peuple issu de l’esclavage, empoisonné par le chloredécone et qui, malgré tout, tutoie les records de longévité.
ylm



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Victor HAUTEVILLE
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