NOUS SOMMES MORTS !


Rédigé le Vendredi 17 Avril 2009 à 14:05 |

A en croire la lecture de l’article et commentaire qui s’y rattache les 40 % représentent 50 % du mal Antillais. Les deux cents Euros obtenus à l’issue de la grève du 5-02-2009 équivaudraient à partir de maintenant au 25 autres % du mal économique. Nous serions donc malades à 75 % . Les derniers 25 % restant sont t’ils l’espoir qu’il nous faut pour résoudre à nos problèmes où devons nous nous chercher d’autres maux pour nous convainque que nous n’avons aucune chance de nous en sortir ?
A mon sens nous ne sommes malades que d’une chose celle de ne pas pouvoir faire bloc pour gagner ensemble. En réalité cé pa sot nou sot mè trop malin nou trop malin !


Voici le commentaire soumis. Que nous publions comme un article.

Depuis 19 46, c’est-à-dire depuis que la colonie de la Martinique a été transformée en département d’Outre-Mer, tout et le contraire de tout a été tenté pour « développer l’économie locale ». Il y a d’abord eu le soutien, ruineux, à l’économie sucrière, remplacé assez vite par le soutien, tout aussi ruineux, à l’économie bananière. Soutien aussi bien de la part des collectivités locales, de l’Etat français, puis, plus tard de la Communauté Européenne.
Une triple source de subventions en pure perte qui a englouti un nombre faramineux de milliards de francs, puis d’euros, en un demi-siècle. La langue créole possède une expression imagée pour caractériser ce phénomène : chayé dlo nan panyen, ce qui signifie transporter de l’eau à l’aide d’un panier.

Chaque année, en effet, nos gros planteurs békés et nos agriculteurs, nos patrons du bâtiment, nos petites et moyennes entreprises, nos marins-pêcheurs, nos transporteurs routiers etc. crient à la disparition totale de leur activité, à leur ruine, si une autorité quelconque ne leur vient pas en aide
sans délai. Chaque année ! Alors, de guerre lasse, en plus des subventions à tout-va, on inventa la défiscalisation censée « attirer des investissements dans les DOM » selon la formule consacrée, défiscalisation qui en réalité n’a servi qu’à permettre à des richards français de ne pas payer d’impôts en achetant bateaux ou résidences au soleil et qui a provoqué une spéculation foncière irréversible et mortifère dans un pays grand comme un mouchoir de poche.

Il n’y a guère que les patrons de supermarché, de magasins de bricolage et les concessionnaires automobiles à ne pas crier famine. Et pour cause !
Ou plutôt quelle est la cause, la véritable cause, de ce mal récurrent ?
Qu’est-ce qui plombe irrémédiablement tout effort de mise en place d’une économie un tant soi peu viable et dynamique dans notre pays ?
Ma réponse va en faire hurler plus d’un, mais je suis sincèrement persuadé que cela tient à l’existence de ce fameux sursalaire de 40% arraché de haute lutte, en 1946, par nos parents fonctionnaires.

Seuls deux personnes ont eu le courage de le dire : d’abord, dans les années 80, Max Elysée, patron de la chaîne de cinémas du même nom, homme de Droite mais ouvert, intelligent, longtemps conseiller général de Fort-de-France et candidat à la mairie de cette dernière. Aussitôt, il fut
incendié, descendu en flèche, par la quasi-totalité du corps politique local, les gens de Gauche les premiers. Principal argument de ses détracteurs :Elysée est un capitaliste qui fait d’énormes profits et qui évidemment n’a pas besoin de sursalaire pour vivre ; ensuite, le second contempteur des
40%, dans les années 90, fut l’activiste nationaliste Guy Cabort-Masson, qui, à travers de multiples textes et articles pointa du doigt ce qu’il appelait joliment « une prime coloniale ».
Cabort fut, à son tour, voué aux gémonies. Motif : ce gauchiste indépendantiste n’était pas crédible et
cherchait à instaurer un régime castriste à la Martinique, lui qui s’était déjà rebellé lors de la guerre d’Algérie en désertant l’armée française dans laquelle il était officier pour rejoindre le FLN.

Mais l’argument-massue de tous ceux qui rejetaient violemment la proposition de Max Elysée et de Guy Cabort-Masson tenait au fait qu’aucun de ces deux hommes n’était fonctionnaire. Sous-entendu : ils n’avaient rien à perdre dans la suppression des 40%. Or, moi, en tant qu’universitaire, je le suis.

Quand donc je réclame la suppression des 40%, personne ne saurait m’opposer le fait que je n’aurai rien à y perdre. Oui, j’aurai à y perdre une somme équivalente à près de la moitié de mon salaire, ce qui n’est tout de même pas rien, et pourtant je l’accepte !

Et pourquoi ?

Parce que les 40% sont le cancer qui ronge l’économie martiniquaise (ou ce qui en tient lieu) depuis un demi-siècle.

Comme tout cancer, le mal s’est d’abord fait silencieux, insidieux. Au début, les fonctionnaires créoles ont vu leurs revenus quasiment doubler du jour au lendemain. Ils se sont achetés des voitures neuves, des terrains afin d’y bâtir la villa de leurs rêves, villas qu’ils ont meublées avec ostentation, ils ont même, pour certain, acquis un pied-à-terre à Paris ou à Bordeaux où leurs enfants habitaient le temps de leurs études, ils ont pu voyager un peu partout à travers la Caraïbe et dans le monde. Pendant ce temps-là, leur sursalaire irriguait le tissu économique martiniquais. Irriguait de ses métastases, devrais-je dire…

En effet, l’armature même du système repose sur les 40%, créant ce qu’Edouard Glissant a appelé une « économie-prétexte ». Un faux-semblant d’économie ou une économie du faux-semblant, comme l’on voudra. En effet, comment parler sérieusement d’économie dans un pays où le taux de
couverture des importations par les exportations est passé de 54% en 1935 à…3% en 2009. Oui, trois pour cent ! Pour parler à Ti Sonson : le produit de la vente de notre rhum et de notre banane ainsi que les recettes du tourisme ne couvrent que 3% des achats que nous effectuons à l’extérieur, 3% des
marchandises que nous importons. Tout le reste, les 97% donc nous sont fournis par des transferts financiers venus de France et d’Europe, notamment les 40% (mais aussi les subventions aux planteurs et les allocations aux « malheureux »).

Soyons clairs : la départementalisation a mis la Martinique en faillite.
La première conséquence des métastases provoquées par les 40% estl’existence d’une inflation généralisée. Pour que Ti Sonson comprenne : c’est parce que le concessionnaire béké sait qu’il pourra vendre des 4/4 à 30 ou 40.000 euros qu’il en importe ; c’est parce que l’avocat nègre
ou mulâtre sait que son client pourra payer, que pour simplement commencer à s’occuper de son affaire, il lui réclame d’entrée de jeu entre 1.000 et 1.500 euros d’arrhes ; c’est parce que la marchande de légumes sait qu’elle trouva acquéreur qu’elle revend son kilo d’igname à 4 ou 5 euros
etc…
Chacun sait qu’il y a une énorme masse financière en circulation dans le pays, masse financière sans aucune contrepartie dans l’économie réelle, mais qui est grandement utile à la mise en place de ce théâtre d’ombres, de cette économie-prétexte déjà évoquée. Chacun sait que cet argent vient d’ailleurs, de France et d’Europe, mais on préfère ne pas trop réfléchir à cela. On l’utilise sans sourciller, le gaspille, l’emploie à des choses délirantes. S’empoisonnant du même coup à petit feu.

La Martinique était une colonie de plantation. Elle est devenue, à compter de 1946, une colonie de consommation.

Et là on reste sidéré devant l’aveuglement de nos syndicats et de nos partis politiques qui n’ont jamais réfléchi sérieusement à cette étrange transformation et n’ont jamais recherché les voies et moyens d’en sortir.
Bien au contraire, syndicalistes et politiques n’ont eu que deux slogans à la bouche : « maintien des avantages acquis » et « rattrapage avec la Métropole». Et sur la question précise des 40%, ils se sont battus pour que les fonctionnaires territoriaux de catégorie C qui ne bénéficiaient pas de cette
prime coloniale puissent l’obtenir. Pire : certains trotskystes, qui ne sont pas, il est vrai, à une action opportuniste près, ont réclamé rien moins que la généralisation de cette prime à tous les travailleurs Martiniquais.
Certes, la création de ladite prime a tout de suite généré, et cela dès 1946, une sorte de fracture sociale entre ceux qui la recevaient et ceux qui ne la recevaient pas. Mais il ne faut pas exagérer non plus : ceux qui ne la reçoivent pas (Béké, avocat, marchande de légumes) ont vite trouvé le moyen
de pomper dans ce sursalaire. On peut même aller jusqu’à dire que ces catégories de gens ne vivent que grâce aux 40% des fonctionnaires. Supprimez les 40% et leurs 4/4 à 30.000 euros leurs resteront sur les bras, leurs 1.000 ou 1.500 euros d’arrhes pour vous défendre au tribunal ou leur kilo
d’igname à 4 euros ne trouveront plus preneurs !

Il faut donc avoir le courage politique de demander la suppression de ces 40% qui empêchent d’envisager la moindre politique économique un tant soi peu viable dans notre pays. Qui entraînent une surconsommation hallucinante dont le bénéfice va tout droit dans la poche des Békés et des grands patrons de couleur. Qui détruit notre minuscule Martinique par miette de 500 m2 pour que chacun puisse y construire sa villa à lui. Qui empêche l’érection d’un transport public fiable et rentable dans la mesure où n’importe qui, y compris le Rmiste, peut s’acheter son véhicule personnel. Qui fait surtout que tout produit fabriqué chez nous est automatiquement deux ou trois fois plus cher qu’à l’extérieur et donc quasiment invendable (ou inexportable). Et qui enfin favorise le « génocide par substitution » puisque sans cette prime coloniale, peu de fonctionnaires hexagonaux demanderaient leur mutation aux Antilles.

Les 40% sont un poison. Un cancer économique. Il faut, pour lutter contre cela, une thérapie de choc. Une ablation pure et simple… Attention ! Je ne dis pas que le malade sera guéri c’est-à-dire que tous
les problèmes économiques de la Martinique seront automatiquement résolus. Je dis que la moitié au moins de ces problèmes seront résolus, ce qui n’est déjà pas si mal.

Quel homme politique martiniquais, quel syndicaliste, quel militant associatif, quel artiste, quel intellectuel aura le courage de le dire ?

Pour moi, toute personne qui lutte pour le maintien des 40% est objectivement favorable au maintien du joug colonial français en Martinique.


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