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Discours prononcé à Sarcelles, en cette journée de commémoration de l’esclavage colonial : George Pau-Langevin






Le discours

Nous sommes réunis aujourd’hui pour commémorer ensemble les victimes de l’esclavage colonial. Chaque année, depuis la grande marche de 1998, des milliers de personnes se rassemblent pour cette journée du souvenir.

Je suis honorée d’être parmi vous, à Sarcelles, dans votre ville, et je tiens à vous remercier, Monsieur le Maire, ainsi que le Comité Marche du 23 mai et son président, Serge ROMANA, de m’avoir invitée à prendre part à cette journée de commémoration.

Vous le savez, le 23 mai est une date importante dans la mémoire de l’esclavage et de ses abolitions qui en compte plusieurs qui, toutes, ont leur signification et leur importance.

Le 23 mai 1848, le gouverneur ROSTOLAN, face au soulèvement des esclaves martiniquais, fit entrer en application le décret du 27 avril relatif à l’abolition de l’esclavage. Le 23 mai, près de 75.000 esclaves furent libérés en Martinique. Dans les jours et les mois qui suivirent, en Guadeloupe, en Guyane, à la Réunion, des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants furent délivrés de l’asservissement.

Ce combat pour l’égalité entre les hommes et leur droit naturel à la liberté, nombreux sont les philosophes et les intellectuels des Lumières à y avoir pris part : MONTESQUIEU, VOLTAIRE, L’ABBÉ GRÉGOIRE, ROUSSEAU. Mais ce fut la révolte des esclaves de Saint-Domingue conduite par TOUSSAINT LOUVERTURE qui, en 1791, ébranla pour la première fois cette ignominie. Durant la Révolution française, sous la Première République en 1794, une première abolition de l’esclavage dans les colonies avait été décidée. Mais, sous la pression des planteurs antillais, ou pour négocier avec l’Angleterre, cette institution fut rétablie en 1802. C’est grâce à la révolution initiée par le peuple de Paris en 1848 et à VICTOR SCHOELCHER, alors sous secrétaire d’Etat à la marine, à ce grand homme qui a consacré sa vie à la lutte pour l’émancipation et au combat contre les horreurs du système esclavagiste que l’abolition a pu être promulguée.

Le Gouvernement provisoire avait – enfin ! - considéré que « l’esclavage est un attentat contre la dignité humaine », « qu’en détruisant le libre arbitre de l’homme, il supprime le principe naturel du droit et du devoir », que l’esclavage était une « violation flagrante du dogme républicain. »

Oui, la République avait enfin répondu au « cri de l’innocence et du désespoir » poussé par LOUIS DELGRES en 1802.

Oui, la représentation nationale avait enfin été à la hauteur de l’esprit et de la lettre de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789.

Les victimes de l’esclavage ont souffert durant des siècles. Durant des siècles des hommes, des femmes et des enfants ont été achetés et vendus comme des marchandises. Durant des siècles des hommes ont tiré profit de la souffrance, de l’asservissement et de la mort d’autres hommes. Durant des siècles, comme l’écrivait Aimé Césaire, des hommes et des femmes noirs ont entendu « de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit de l’un d’entre eux qu’on jette à la mer. »

L’Histoire de l’esclavage n’est pas seulement l’Histoire des descendants d’esclaves. Ce crime n’a pas seulement été un crime contre les suppliciés. L’Histoire de l’esclavage est l’Histoire de tous les citoyens de notre République. Ce crime a été un crime contre l’humanité tout entière. Un crime contre l’homme lui-même. Un crime contre l’humain dans l’homme.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour nous souvenir. Notre mémoire doit respecter la distance qui nous sépare de ces victimes. Nous ne sommes pas là pour nous habiller de leur désespoir. Nous sommes là au contraire pour honorer leur mémoire. La France, depuis la loi de 2001, en reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’humanité et en organisant, depuis 2006, des journées de commémoration nationale met en oeuvre une politique de juste mémoire.

En ce jour du souvenir, une question ne peut manquer de nous interroger et je voudrais y répondre avec vous : Pourquoi nous souvenons-nous ? Nous nous souvenons, parce que « le bourreau tue toujours deux fois » écrivait Elie Wiesel. Et que la seconde fois, c’est par l’oubli.

Pourquoi nous souvenons-nous de ces victimes ? Pour empêcher les bourreaux d’hier de tuer une nouvelle fois les vies qu’ils ont détruites.

Pourquoi nous souvenons-nous des combats de TOUSSAINT LOUVERTURE, de L’ABBÉ GRÉGOIRE, de DELGRES, d’EPIPHANE DUNOD, de SCHOELCHER, de JOSEPH IGNACE, de LA MULÂTRESSE SOLITUDE, de CIRYLLE BISSETTE, d’ANNE-MARIE JAVOUHEY, de L’ABBÉ RAYNAL ? Pour honorer la mémoire de ceux qui ont consacré leur vie, parfois jusqu’au péril de leur sang, pour défendre les valeurs de notre République.

Pourquoi nous souvenons-nous de notre Histoire ? Parce que nous ne laisserons personne nous déshériter de notre patrimoine commun.

Pourquoi nous souvenons-nous des déchirures d’hier ? Parce que nous sommes désormais un peuple uni, solidaire et fraternel et que nous savons à quel point ce bien nous est précieux.

Pourquoi nous souvenons-nous de cette barbarie ? Parce que nous avons besoin de vigilance et de lucidité pour que cette catastrophe ne vienne jamais à se répéter.

Pourquoi nous nous-souvenons de ce passé de désolation ? Parce que le passé hante les nations qui ne veulent rien savoir de leur passé.

Pourquoi nous souvenons-nous de ce passé de blessures ? Parce que si ce passé n’est pas parlé, n’est pas élucidé, n’est pas mis en commun, il continuera à entretenir les blessures, les humiliations, et les replis communautaires.

Nous sommes présents pour nous souvenir. Non par culpabilité, mais par éthique. Non par honte, mais par honneur. Non parce que nous aurions peur de notre passé, mais au contraire parce que nous avons à répondre collectivement de notre avenir. Nous nous souvenons pour rendre justice à tous ceux que cette tragédie a anéantis.

Nous nous souvenons pour restituer aux suppliciés la dignité dont la veulerie et la barbarie les a privés.

Nous nous souvenons pour faire une place parmi nous aux disparus. Nous nous souvenons pour rendre leur nom à ceux qui sont morts anonymement.

Nous nous souvenons, enfin, parce que la mémoire des vivants est la seule sépulture pour ceux qui en sont privés.

Voilà pourquoi nous nous souvenons.

Cette Histoire est nôtre, collectivement et individuellement. Cette Histoire ne peut-être rectifiée, ne peut-être corrigée, ne peut-être défaite. Il n’est pas en notre pouvoir de défaire ce qui n’aurait jamais du se produire. Aimé Césaire l’a dit : la tragédie de l’esclavage est « irréparable ». Aucune compensation, aucune réparation, aucune action d’aucune sorte ne pourra annuler cette catastrophe. Pas parce que cette tragédie serait sans valeur, mais parce qu’elle reste au contraire inévaluable, impayable, irremboursable.

Notre responsabilité consiste aujourd’hui à faire œuvre de mémoire, de transmission et de vigilance. De vigilance, parce que si l’esclavage ne sévit plus sur notre territoire, les haines racistes et antisémites n’ont, elles, toujours pas disparu. Il nous faut continuer à nous attaquer à ces forces de destructions, à ces forces qui attaquent notre lien social ainsi que nos valeurs de fraternité et de solidarité. Il n’y a aucune indulgence à avoir. Que tous ceux qui y cèdent, qui s’y adonnent ou qui s’en repaissent le sachent. Notre République est une et indivisible et les combats à mener contre les tenants de la haine ne nous effraient pas.

Mais notre responsabilité consiste également à regarder au-delà de nos frontières. L’esclavage n’a pas disparu de notre monde. Dans de nombreux pays, le commerce d’êtres humains continue d’exister. Hier encore des jeunes filles ont été enlevées pour être réduites en esclavage. Là encore, la France se doit d’être à la hauteur des principes éthiques qui ont commandé son action depuis la Déclaration des Droits.

Les valeurs républicaines qui nous réunissent aujourd’hui, la France les a toujours portées haut et les a toujours portées loin. Si notre devise républicaine nous honore, elle est également un devoir qui nous oblige. La France est une fierté, mais elle est aussi une exigence. Les valeurs de respect, de dignité, de solidarité et d’égalité ne sont jamais ni un acquis, ni une garantie, ni une rente. Elles restent toujours à défendre. Elles nous demandent un effort à renouveler sans cesse et une détermination à exercer sans relâche.

Tâchons d’être, ensemble, à la hauteur de nos idéaux.

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